Mon travail aborde deux disciplines différentes: la Photo et la Peinture. La Peinture fait partie de ma vie depuis toujours. Je suis entrée aux Beaux-Arts de Liège à l’âge de 14 ans. Ensuite, à Bruxelles j’ai fait la sculpture (Beaux-Arts) et la sérigraphie à (l’ENSAV-la Cambre).Au cours de ma vie professionnelle j’ai dirigé plusieurs écoles d’art et ce jusqu’au jour de la retraite. La Photographie représente pour moi le bonheur de voir et de fixer une image. Mais également de savourer des moments privilégiés lors de mes voyages, au Vietnam et dans les Antilles, où je vis une partie de l’année. Anne Garnier
ANGES – Sur les travaux d’Anne Garnier, par Aldo Guillaume Turin
Il existe plusieurs types d’illustrations pour nous offrir le privilège de voir quel serait le visage de l’Ange de l’Histoire, cette fulgurance que Walter Benjamin plaçait pour nous au plus rapproché de nos failles et de nos blessures, une figure née de son intelligence qui fut grande et à quoi cet amoureux des arts et des lettres, dans ses ultimes « thèses » , donna une forte importance. Qu’on se souvienne : cet ange, Benjamin le conçut à peine avait-il été forcé par les faits, par la montée des périls ainsi que l’énonce la parole courante aujourd’hui, à se mobiliser et, bientôt, abandonnant ses quelques pauvres biens d’exilé à Paris, ses précieux et obscurs brouillons d’écriture, à courir la poste, à s’en aller vers ce 26 septembre 1940 qui devait conclure son errance et lui imposer le suicide. Le nazisme ! Le penseur à la réflexion fragmentaire, liée aux formes spécifiquement non conceptuelles de sa méthode, avait eu le don de prêter des ailes au destin collectif.
Qu’advient-il ensuite, après tant de bouleversements, lorsque l’on découvre les anges peints par Anne Garnier ? Quel jugement va-t-on oser lui appliquer ? Esthétique populaire ou déploration inconsciente, ou pour être exact : causalité ou hasard ?
Angelus Novus est une petite, une minuscule aquarelle de Paul Klee, et la figure de l’habitant des airs se construit ici sur un fond de brume ocre, très mélancolique, à l’aide de traits ciselés qui ne sont pas sans ressemblance avec les boucles, les entrelacs, comme le cerveau d’un homme ou d’un animal en présente. Benjamin avait choisi, avait décidé, mais tel que dans un songe, que ce personnage un peu triste, un peu ébahi, un peu enfantin, serait son confident : « Son visage est tourné vers le passé. Là où notre regard semble s’échelonner sur une suite d’événements, un seul s’offre à son regard : une catastrophe sans modulation ni trêve. »
Dans l’exercice de tendre un arc-en-ciel de couleurs sur des arrière-plans d’un bel or rougeâtre, dans la sorte d’ataraxie faisant qu’elle limite les gestes et les mouvements des corps, qu’elle épure le profil aisé et liquide et la souplesse des mains de ses anges, Anne Garnier n’a pas oublié les Annonciations toscanes – ni leur grâce, preuve d’hétérogénéité à la terre et au ciel strictement physiques, ni leur pouvoir de séduction dû en majeure partie à la poursuite du dessein qui les inspire. N’était chez elle, actif et grésillant de tons chauds, le retombé des plis de leurs vêtements, on pourrait se croire un instant auprès de quelqu’un qui éprouve dans son rapport aux maîtres anciens le sentiment total de leur éclat et de leur gloire : mais le retombé dont il est question, justement, est là pour dire la lévitation impossible, préciser que la transparence d’un puissant symbole spirituel ne suffit plus. Il y a maintenant des anges dont la posture évoque l’image de leurs doubles d’autrefois, ces anges sont peut-être les acteurs de fabliaux et de récits que dans les campagnes il est de temps en temps, à Noël surtout bien entendu, coutume de rappeler dans un cercle de lumière et de chaleur au-delà des neiges. Un souffle leur pique nez et joues, ce sont comme les gardiens d’un « autre monde » traditionnel à la beauté fruste et extérieure à la prescription divine.
Des paysages, eux également tout ensommeillés, et saisis sans que nul apprêt ne les rende jamais ou fades ou décoratifs, accompagnent la démarche d’Anne Garnier. On est en droit de considérer que leur féerie reste suspendue à une durée qui s’enfuit, celle des émotions et des souvenirs – et, boisés de vert frais, de feuillage et de mousse, qu’ils nous instruisent sur la mémoire. Le visible et la nature nient l’artifice.
Quel sens peut avoir, aux antipodes des ambitions que cernent, que diffusent les diverses manifestations organisées par l’art contemporain, le souhait de faire de la peinture sur un support ligneux, de format restreint, et cela tandis que c’est avec quelque tremblement, quelque modestie – avouée – de facture que la créatrice, plus elle va, plus elle insiste, réélabore son univers déterminé par seulement une vie, une route personnelle ? C’est que l’Ange de l’Histoire, une fois dépassée la zone du tragique absolu, les camps, la mort des multitudes par le biais de mécanismes situés à l’orbe d’une pure abstraction, a cessé de juger sa tâche capable de provoquer la rédemption de chacun et de tous. Nous voici sur une planète, les cieux se referment ou alors, s’ils s’adressent à nous, il se fait que l’éphémère, obstacle souvent à notre vraie liberté, les masque au motif que des convivialités récentes, même si creuses, même si complices de terreurs et de guerres, ont balayé ces nuages, ces ailes feutrées et blanches : car Novus , donc inédit, était l’ange au lendemain de l’histoire, il reste sans doute à qui se veut peintre à être soi, incalculablement et matériellement privé de « modèle ». Aldo Guillaume Turin